Prolonger le regard dans la nuit - À partir de la série photographique Nocturnos d’Ignacio Dansilio
La noche, bestia triste.
Llega insomne y callada,
Ni un ángel la custodia
Ni siquiera la mide la esperanza.
La nuit, bête triste.
Elle survient, insomniaque et muette,
Aucun ange pour la veiller,
Pas même l’espoir pour en prendre la mesure.
La noche, Juana de Ibarbourou 1
La série photographique Nocturnos d’Ignacio Dansilio réunit un ensemble d’images prises pendant la nuit à Poitiers. La lenteur et la flânerie y deviennent méthode, et le photographe s’engage dans une recherche contemplative de scènes et de personnages traversés par une tension latente. Cette tension affleure dans l’intervalle entre ce qui vient de se produire et ce qui reste à advenir. Un temps suspendu s’installe, une pause silencieuse.
Initiée à la fin de l’année 2020, la série prend forme durant le deuxième confinement en France,moment singulier où, dans certains quartiers, la nuit devient un temps de relâchement des contrôles de circulation policière. Une période durant laquelle nous connaissions par cœur chaque recoin de nos foyers, parfois exiguës, parfois asphyxiants, tandis qu’au-dehors se mêlaient désir de liberté et inquiétude de la contamination. Un temps de rupture qui nous a habitués au gel hydroalcoolique, au couvre-feu et aux règles de distanciation sociale. Un, deux, trois masques visibles apparaissent, détails discrets mais éloquents d’une pandémie. La série, ancrée dans ses effets durables, se déploie jusqu’en 2025, sans intention documentaire.
La ville de Poitiers, espace du quotidien, devient un décor. Loin d’être abandonnée, elle apparaît comme suspendue jusqu’à l’aube. Par une composition maîtrisée, presque cinématographique, ces fragments se détachent du rythme diurne, de ses sons et de ses récits. Le paysage nocturne urbain acquiert une tonalité nouvelle sous les lampadaires aux lumières chaudes, les néons des commerces et les éclairages à LED. Des zones d’ombre dures, des contrastes électriques et des révélations partielles se dessinent sur les surfaces et les corps. Partiellement vidé, régulé et contrôlé, l’espace public demeure un « lieu de transformations et d’appropriations »2, tandis que celles et ceux qui l’habitent sont surveillé·e·s et perçu·e·s comme suspect·e·s.
Les vitres et les fenêtres constituent des motifs récurrents. Reflets sur des vitres qui distordent l’image, surfaces condensées, opaques et brouillées qui entravent la lecture immédiate. Des jeux de reflets dessinent un espace dédoublé où la réalité se superpose. Dans cet entre-deux, l’intérieur et l’extérieur fusionnent, et les frontières cessent d’être perçues de manière automatique. Ces vitres, comme des portails vers d’autres formes de perception, deviennent révélatrices d’un manque de clarté propre à notre époque. Une seule image montre une fenêtre ouverte, photographiée depuis l’intérieur. Que laisse-t-elle entrer, que laisse-t-elle sortir ? Dans un contexte de crainte de l’extérieur, cette ouverture constitue un geste rare, une action, une invitation. Dans ces déambulations nocturnes, devenues routine, se dessine la figure d’un photographe-flâneur, attentif aux ambiances, aux détails et à l’éphémère. La nuit devient un terrain d’exploration où la lenteur aiguise le regard et prolonge la perception.
Lorsque la nuit suspend les cadres habituels du contrôle dans l’espace public et que les règles se fissurent, que se passe-t-il ? Qui devenons-nous dans un monde traversé par une crise globale, et quels comportements émergent alors ?
Les personnages apparaissent silencieux et solitaires. Figures anonymes, en mouvement ou statiques, les corps semblent déconnectés des autres présences et de l’espace urbain, comme absorbés par une attention tournée vers l’intérieur. Cette attitude renvoie à ce que l’on nomme en espagnol comme ensimismamiento, une intensification de l’attention dirigée vers soi-même 3. En français, le terme se rapproche des notions de repli sur soi et d’isolement, mais désigne ici une manière d’habiter l'intérieur soi-même lorsque l’espace extérieur devient inhabitable. Cela fait écho au désir d’évasion formulé par Charles Baudelaire, à cette envie d’être « N’importe où ! n’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde ! »4.
Ces figures font également écho à ce que la réalisatrice Lucrecia Martel désigne comme la figure de l’« indio insomne »5, à partir de récits sur le Pérou colonial des XVIIe et XVIIIe siècles. Elles s’inscrivent au cœur des grands dispositifs miniers argentifères, où l’exploitation du sous-sol s’est accompagnée d’une destruction profonde des structures sociales indigènes 6. Dépouillés des formes de vie connues de leurs ancêtres, ces hommes, une fois le labeur achevé dans les mines, errent la nuit, désorientés et isolés, pris dans des existences nouvelles et fragiles.
À cette errance nocturne née de la violence coloniale peut correspondre aujourd’hui une autre forme d’insomnie, non plus imposée par l’extraction et le déracinement, mais inscrite dans un contexte d’automatisation et de saturation technologique et sensorielle. Cette condition se manifeste tantôt dans un corps penché vers l’écran du téléphone, tantôt dans la présence imposante d’un panneau publicitaire dont la lumière se projette sur un corps entier. L’insomnie n’est plus seulement une condition nocturne, mais une manière d’être au monde, marquée par une déconnexion d’avec les autres et l’environnement. Elle prend la forme d’une inertie, au sein de laquelle l’automatisation dévore objets, habitudes, espaces, individus et peurs 7.
Une forme de nostalgie se dégage de ces images, à travers des rues vides et des corps isolés exposés au froid, éclairés par des lumières artificielles. Dans une époque marquée par l’accélération du rythme de vie et la turbulence historique, cette nostalgie n’apparaît pas comme un repli, mais comme une force de maintien, une manière de préserver une continuité sensible face à la fragmentation du monde 8. Familière des trajectoires migratoires, cette nostalgie est le désir d’un foyer perdu ou parfois inexistant. Elle traverse la pratique photographique d’Ignacio Dansilio, lui-même inscrit dans une histoire de migration, et s’ancre dans une mémoire collective façonnée par les déplacements et la superposition des temporalités et des lieux. Cette manière d’être traversé par la nostalgie relève enfin d’une façon particulière de percevoir la réalité, d’habiter les temporalités et de tisser des liens, façonnée par une sensibilité latino-américaine, et plus particulièrement uruguayenne. La simultanéité des perceptions du réel répond au fait que « les fantaisies du passé, déterminées par les besoins du présent, exercent un impact direct sur les réalités du futur »9.
Dans un sentiment de fin d’une ère, les photographies de Nocturnos donnent à voir une recherche de beauté dans l’obscurité, au cœur d’une période dont nous peinons encore à mesurer le poids. En interrompant la reconnaissance immédiate des formes, les images rendent les surfaces et les corps singuliers et perceptivement exigeants. En ralentissant la perception, elles transforment l’acte de voir en une expérience prolongée 10. Dans une lumière qui révèle autant qu’elle dissimule, la révélation passe par la couleur. Des aplats rouges, verts, jaunes ou bleus, intensifiés par les lumières artificielles, attirent le regard et redonnent une présence aux figures solitaires. Il s’agirait alors de faire l’effort de chercher, autour de nous, ce manteau rouge, cette vitre embuée, ce reflet distordu, ce parapluie bleu, ce béton de trottoir jauni, avec un regard renouvelé et l’émerveillement d’une première fois.
Melina Nuñez Larrañaga
1 Juana de Ibarbourou, « La noche », Nuevo Mundo, n. 2 (août, 1966), p. 6. Traduction de l’autrice.
2 Michel de Certeau, L’invention du quotidien. 1. Arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, p. 144.
3 José Ortega y Gasset, L’Homme et les gens, trad. Jean Babini, Paris, Gallimard, 1988, p. 21.
4 Charles Baudelaire, « Anywhere out of the world », Le Spleen de Paris, cité par José Ortega y Gasset.
5 Lucrecia Martel, « El sentido de hacer cine latinoamericano », conférence au Bogotá Audiovisual Market (BAM), YouTube, mise en ligne en 2025, consultée le 27 décembre 2025, https://youtu.be/hlvZfQejzOc.
6 Carlos Contreras. La minería en el Perú en la época colonial tardía, 1700-1824. Dans C. Contreras (Ed.). Compendio de historia económica del Perú III. Lima, Banco Central de Reserva e Instituto de Estudios Peruanos, p.103-168.
7 Viktor Chklovski, « El arte como artificio », dans Teoría de la literatura de los formalistas rusos, p. 60.
8 Svetlana Boym, El futuro de la nostalgia, trad. Jaime Blasco Castiñeyra, Madrid, Antonio Machado Libros, 2015, p.
9 Ibid., p. 17.
10 Viktor Chklovski, « El arte como artificio », dans Teoría de la literatura de los formalistas rusos, p. 32.









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